La machine à sous géante
Dans un casino, il n’existe pas de jeux plus addictif et plus rentable que les machines à sous. Certains joueurs sont tellement hypnotisés par ces machines qu’ils portent… des couches culottes pour éviter d’aller aux toilettes pendant leurs longues sessions.
Ce jeu fait des ravages en terme d’addiction, de santé mentale, et de sédentarité. Passer 10 heures d’affilée sur un fauteuil ultra-confortable, avec pour seule exigence de lever le doigt pour appuyer sur un bouton, ça n’est pas la formule miracle pour une vie saine !
Si les machines à sous sont aussi diablement efficaces, c’est qu’elles reposent sur des expériences psychologiques menées dans les années 1950 par B.F Skinner.
Skinner est considéré par de nombreux scientifiques comme le psychologue le plus important du XXème siècle. Psychologue béhavioriste, il étudiait le comportement des animaux pour mieux comprendre la nature humaine. Dans sa fameuse expérience de la boîte de Skinner, il tentait de modifier le comportement de pigeons en les isolant dans une boîte munie d’un bouton.
À chaque fois que le pigeon tapait sur le bouton avec son bec, une machine le récompensait avec de la nourriture. Très vite, le pigeon apprenait que pour assouvir sa faim, il lui suffisait d’utiliser son bec. Mais Skinner décida un jour de modifier l’expérience, en délivrant de la nourriture de manière aléatoire :
Peck : pas de nourriture
Peck : pas de nourriture
Peck : nourriture
Peck : pas de nourriture
Peck : nourriture
Et ça, pendant des heures.
Skinner observa alors une chose étonnante : quand les récompenses deviennent aléatoires, les pigeons se mettent à taper frénétiquement sur le bouton, comme s’ils étaient devenus complètement fous. Même lorsqu’ils n’ont plus faim, les pigeons tapent sur le bouton des dizaines de milliers de fois, parfois jusqu’à l’épuisement.
La machine à sous paléolithique
Si les récompenses aléatoires nous font réagir d’une telle manière, c’est notamment parce qu’elles ont joué un rôle essentiel dans notre évolution. À l’époque, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ne vivaient pas dans un monde d’abondance, mais de rareté. Il n’existait pas de smartphone pour se faire livrer de la nourriture au seuil de notre porte : il fallait bien se déplacer pour chasser et cueillir de la nourriture. Nos ancêtres étaient nomades par nécessité.

Nous avons ainsi évolué pour parcourir de grandes distances (environ 15 kilomètres par jour) afin de trouver de la nourriture. Sauf que nous n’avions généralement aucune idée d’où se trouvait cette nourriture. Il fallait essayer différents endroits, comme lorsqu’un joueur de machines à sous appuie sur le bouton pour lancer le jeu.
On se rendait au bout d’une plaine (…) Rien. Puis, on allait trifouiller une série de buissons (…) Rien non plus. En fin de journée, on grimpait sur un arbre (…) Jackpot ! De beaux fruits sucrés. Et on recommençait, encore et encore.
Ce jeu ancestral ne s’appliquait pas seulement à la nourriture, mais également à l’acquisition d’autres ressources essentielles, comme l’information (détecter la présence d’un prédateur comme un grizzly) ou le statut social (trouver un partenaire sexuel, détecter une oasis pour la tribu). Cette quête de nourriture nous tenait en haleine tout au long de la journée.
Contrairement à ce que l’on pense souvent, la dopamine n’est pas tant la molécule du plaisir que de la motivation. Ça n’est pas tant l’acquisition de la récompense qui sécrète de la dopamine, mais la recherche de récompense. Notre environnement paléolithique ressemblait ainsi à une machine à sous géante. Les récompenses étaient rares et aléatoires. Mais leur quête était alignée avec nos besoins vitaux.
Avec les casinos, nous nous trouvons dans le paradigme inverse : des mathématiciens et des psychologues sont engagés par les casinos pour déterminer avec précision quand et quelle quantité de récompense doit être délivrée au joueur. Des musiciens sont payés pour générer les effets sonores qui parviendront à nous immerger dans un état de transe. Tout ça pour nous maintenir le plus longtemps possible scotché dans un fauteuil, à voir défiler des signaux lumineux qui nous annoncent bien souvent la ruine de notre compte bancaire. Autant dire que le bien-être d’un gérant de casino et le bien-être de ses clients n’est pas tout à fait symétrique.
Il y a une application pour ça
En 2007, Steve Jobs annonce la sortie du premier iPhone. Effectivement, le smartphone a bouleversé nos habitudes de vie. Dans l’une de ses premières publicités, Apple annonce la couleur “Vous avez X problème ? Il y a une application pour ça.”
Derrière le smartphone, il y a l’idée que le numérique a une réponse à tous les problèmes que nous pouvons rencontrer dans la vie. Cette technologie fourmille de tant de possibilités qu’elle constitue un monde en soi. Pour un nombre toujours plus grand de personnes, le smartphone est même devenu un monde qui concurrence le monde réel.
Car les récompenses essentielles à notre survie peuvent désormais être obtenues grâce à notre smartphone, sans même avoir à nous lever de notre chaise.
Si vous avez faim, il y a UberEats. Si vous êtes en manque d’amis, vous pouvez échanger avec un ami sur Zoom, ou vous marier avec une I.A affective sur Replika. Si vous voulez expérimenter une relation sexuelle, vous pouvez regardez du contenu pornographique. Si vous souhaitez cultiver votre statut social, vous pouvez alimenter votre profil sur Facebook. Si vous souhaitez explorer le monde, la quasi totalité de l’information historique et mondiale est présente dans votre poche.
Autrefois, la quête de ressources passait par l’exploration physique du monde réel. Désormais, elle passe par l’exploration sédentaire du monde virtuel.
Ainsi, nous avons fait entrer le monde de nos ancêtres dans un rectangle métallique de 5 pouces. Un réseau (anti)social comme Tik-Tok est une machine à sous injectée de stéroïdes : une intelligence artificielle de recommandation détermine - parmi des milliards de vidéos - quel contenu est susceptible de nous maintenir scotché sur la plateforme, avec un savant mélange d’aléatoire pour exploiter au mieux nos émotions paléolithiques.
Tandis que ces milliards sont investis chaque année pour créer un métavers toujours plus attrayant, on voit peu de levées de fonds consacrées à la marche en nature. Les incitations économiques de notre système tissent les toiles d’un techno-cocon sédentaire, dans lequel l’exploration du monde réel devient superflu : tout est accessible depuis son canapé.
La crise de la sédentarité est largement alimentée par ce changement de paradigme. Et les conséquences sur notre santé physique, mentale et sociale sont, à bien des égards, extrêmement préoccupantes.
Cela devrait nous faire méditer sur le propos du sociobiologiste E.O Wilson, qui expliquait : “le problème fondamental de l’humanité : nous avons des émotions paléolithiques, des institutions médiévales, et des technologies divines”.
La résistance commence peut-être par le simple fait de laisser son smartphone chez soi, d’enfiler ses chaussures, et d’ouvrir la porte vers le monde extérieur ?







Merci pour ce partage Super intéressant.
C'est vrai que le savoir, le comprendre ne modifie peut-être pas instantanément nos comportements, mais cela nourrit une part de notre conscience qui ne peut plus ignorer.
Cela est déjà beaucoup, en plus de tout ceux qui incarneront le changement illico presto🤗
Bien à vous 🙏